5 avril 2021

À la recherche du temps perdu, Marcel Proust [pour vos amorces]

Par André Bayrou
Trois photographies de Marcel Proust fondues en un triptyque qui représente les métamorphoses du "moi" au travers du temps.
Trois photographies de Marcel Proust fondues en un triptyque qui représente les métamorphoses du « moi » au travers du temps.

Comme son titre l’indique, À la recherche du temps perdu (ou, en abrégé, La Recherche, 1913-1927) est un vaste roman philosophique sur l’expérience du temps que l’on peut faire en amour, et sur la façon dont l’art peut nous aider à ressaisir ce « temps perdu », qui est à la fois le temps passé et le temps dépensé dans des relations amoureuses sans avenir. Le héros-narrateur est le double de l’auteur, Marcel Proust, et bien des personnages sont inspirés de ses fréquentations, mais l’œuvre reste néanmoins une fiction. Tous les épisodes s’y répondent, renvoyant l’un à l’autre comme dans un jeu de miroirs vertigineux. De fait, miné par une maladie respiratoire qui lui faisait craindre de ne pas achever son œuvre, Proust a d’abord écrit le début et la fin, comme une énigme et sa résolution. 

En effet, organisée en sept tomes qui suivent la croissance du narrateur, depuis l’enfance jusqu’à la maturité, La Recherche s’ouvre par une phrase apparemment anodine, devenue mythique pour les littéraires : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Au lieu d’entrer directement dans l’action éveillée, nous voici entraînés au pays du sommeil et des rêves, dans une vie imaginaire où se projettent les désirs inassouvis et les souvenirs de la journée. Si le héros a l’habitude de se coucher tôt, c’est qu’il vit dans ses fantasmes et son attente de trouver un jour le bonheur amoureux qui se refuse à lui. Sa sensibilité artistique ne fait que l’entretenir dans des songes mélancoliques ou dans une jalousie impuissante, qu’il tente de soulager dans le sommeil. Le passage du temps, dans ses relations sentimentales, le plonge dans le deuil : le déclin des sentiments et l’oubli des relations passées sont vécus comme une série de morts, au sens figuré d’abord – mort du « moi » ancien que j’étais, mort de l’être aimé tel qu’il m’apparaissait au départ –, puis au sens propre, perte de la grand-mère du narrateur, ou de sa compagne, Albertine, décédée dans un accident : elle emportera dans la tombe le mystère de ses sentiments ambigus. Autant dire que l’œuvre de Proust est une lecture puissante en période de chagrin d’amour.

Mais au dernier tome, un remède apparaît comme une révélation : le véritable bonheur, il faudra le trouver dans l’écriture, dans la création artistique qui permet de faire renaître tous les moments vécus. Désormais, le héros se sent la force d’accomplir sa vocation d’écrivain. Il ne perdra plus son temps et ne se couchera plus « de bonne heure », car il travaillera la nuit, bâtissant par son art ce monde parallèle dans lequel les êtres aimés échappent à la mort et livrent leurs secrets. D’où le titre du dernier tome : Le Temps retrouvé

Telle était la solution de l’énigme initiale : le temps n’est jamais tout à fait perdu si nous sommes capables de le retrouver en nous, dans nos souvenirs enfouis, qui ne demandent qu’à revenir à la surface, comme dans ces sensations dérisoires mais fulgurantes de mémoire involontaire qui sont devenues proverbiales sous le nom de « madeleine de Proust », par référence à une page où une bouchée de madeleine trempée dans le thé fait ressurgir, dans l’esprit du narrateur, toutes les images de son enfance à Combray. De même, la révélation du Temps retrouvé commence lorsqu’il se tord le pied sur le pavé d’une cour à Paris, revoyant à l’instant tous les détails d’un séjour à Venise, où il s’était tordu le pied de façon semblable. Ainsi, même s’il a fini son existence presque reclus et grabataire, écrivant dans son lit emmitouflé dans des couvertures, et même s’il affirme la supériorité de l’art sur d’autres façons de vivre, Proust se révèle un formidable analyste de ces expériences sensorielles et sentimentales qui composent toute vie.