20 mars 2021

La Vie de Rancé, de Chateaubriand [pour vos amorces]

Par André Bayrou

(Image ci-dessus : David BAILLY, Autoportrait ou Vanité. Nature Morte avec portrait d’un jeune peintre, 1651, Stedelijk Museum, Leyde.)

La Vie de Rancé (1844) composée par Chateaubriand, « père » du romantisme français (voir son portrait ci-dessous), n’est pas une fiction, mais la biographie d’un grand religieux chrétien du XVIIe siècle, qui était tout sauf un saint durant sa jeunesse. Rancé incarne d’abord le prêtre libertin, figure contradictoire comme il y en avait facilement à cette époque où l’on pouvait entrer dans le sacerdoce pour faire carrière, plutôt que pour suivre une vocation. Doté de talents littéraires précoces (il traduit les poètes de la Grèce antique à l’âge de douze ans), le héros est destiné par sa famille à devenir un savant homme d’Église, docteur en théologie. Il en vient donc à mener sans scrupules une double vie, célébrant la messe et tenant des conférences sur la foi en Sorbonne, tout en s’adonnant fiévreusement à ses passions pour la chasse et pour les femmes, notamment pour sa maîtresse, la séduisante duchesse de Montbazon. Mais cette existence insouciante bascule lorsque Madame de Montbazon est emportée par une maladie. Cette perte qui affecte profondément Rancé fait l’objet d’une légende macabre : en entrant dans la chambre de sa maîtresse à l’heure du rendez-vous galant, l’homme aurait découvert, sidéré, la tête sans vie de la belle, détachée du corps pour les besoins de l’autopsie. Tout en discutant la vraisemblance de cette anecdote, Chateaubriand choisit d’y accorder du crédit, tant elle rejoint bien l’imaginaire funèbre qui traverse ses propres récits de fiction (René et Athala), où, comme il sera de règle dans le romantisme, la passion amoureuse va de pair avec la mort, Éros avec Thanatos (pour reprendre les termes grecs que l’on utilise en littérature et philosophie à la suite de Freud).

Frappé par ce deuil, Rancé opère une conversion religieuse radicale et sans retour. Lui le jouisseur, le mondain habitué des salons, il vend ses biens, donne l’argent de la vente aux hôpitaux et se retire du monde pour se faire moine dans une abbaye en piteux état, La Trappe, dont il va rapidement devenir l’abbé et le réformateur. En fixant les règles strictes d’une ascèse par le silence et le renoncement aux plaisirs ordinaires, en développant une spiritualité des larmes et du repentir, où il s’agit d’expier ses péchés pour mieux aimer Dieu, Rancé fait de La Trappe un célèbre lieu de retraite hors du monde, qui attire toute une série de visiteurs malheureux en quête de sens, parfois issus de la grande noblesse. La douleur amoureuse du héros lui a donc paradoxalement donné la force de « faire de sa vie une œuvre » en opérant un changement total, mais elle semble aussi l’avoir enfermé dans une fascination pour la mort et l’amertume. 

Chateaubriand profite de cette biographie pour reconstituer dans une brillante synthèse le siècle de Louis XIV, sa littérature, sa mentalité, sa religion bien sûr. La Vie de Rancé est parsemée d’ironie (l’abbé apparaît souvent comme un ermite de l’Antiquité qui se serait trompé d’époque), mais surtout traversée par une mélancolie venue du sentiment que tout est périssable, que tout passe, les Hommes, les croyances, les amours, comme le genre des Vanités en peinture vise à le rappeler, et comme Rancé l’a brutalement découvert en perdant son amante.