11 décembre 2020

Le Hussard sur le toit, de Jean Giono [pour vos amorces]

Par André Bayrou

Dans Le Hussard sur le toit (1951), Jean Giono (prononcez jyo-no, comme dans « régional ») s’inspire d’une épidémie de choléra qui a sévi en Provence dans les années 1830 pour en faire la trame d’un magnifique roman d’aventures : on suit la chevauchée héroïque d’Angelo, un jeune hussard (militaire de cavalerie) et carbonaro italien (révolutionnaire en lutte pour l’instauration d’une République), qui a dû fuir le Piémont parce qu’il avait tué un adversaire politique en duel – on pense aux héros de Stendhal, qui a beaucoup inspiré Giono. Angelo traverse la Provence en solitaire pour tenter de rejoindre son frère, Giuseppe, qui complote en secret dans la petite ville de Manosque en se dissimulant sous l’état de cordonnier. Notre héros est un solide gaillard rayonnant de fierté, mais son insouciance est mise à rude épreuve quand il découvre un premier village anéanti, où les cadavres des habitants gisent affreusement dans la souillure des vomis et diarrhées mortels qui sont la signature du choléra. À partir de là, l’aventure d’Angelo prend la forme d’une danse macabre, comme on en peignait au Moyen Âge pour représenter la Mort entraînant les hommes de toute condition dans sa ronde funèbre. 

Dans ce premier village, le héros rencontre un jeune médecin français qui lui donne une leçon de sang-froid et de dévouement en se précipitant au chevet des agonisants pour les frictionner d’eau-de-vie, vaine tentative d’en sauver au moins un, malgré le risque extrême de contagion. De fait, le docteur meurt peu après, mais il a marqué le hussard par son exemple : désormais, Angelo se transforme à son tour en ange gardien – comme son nom le laissait présager –, se dépensant partout où il passe pour lutter contre la maladie et encourager les Provençaux à ne pas céder à la peur. Il arrive bientôt à Manosque, où il est pourchassé par les habitants qui le prennent pour un empoisonneur de fontaine. Angelo se cache pendant plusieurs jours sur les toits en terrasse de la ville, et le titre de l’ouvrage immortalise cet épisode sublime, où le héros semble flotter au-dessus d’un monde en pleine dévastation.

Le jour où il se décide à chercher de la nourriture dans une maison qui semble abandonnée, Angelo tombe nez-à-nez avec une jeune femme mariée mais solitaire, qui l’accueille avec un calme imperturbable : le lecteur se doute bien qu’elle jouera un rôle important dans la suite du récit. De fait, le hussard la retrouve dans la deuxième partie et s’enfuit à cheval avec elle en direction des montagnes : parviendront-ils à échapper à l’épidémie ? Et leur amitié pudique se changera-t-elle en amour ?

Giono a vécu toute sa vie à Manosque, dont il a fait un lieu emblématique de la géographie littéraire. Mais, après avoir combattu durant la Première Guerre Mondiale, il en est revenu farouchement pacifiste, une conviction qu’il a défendue dans ses écrits à l’approche de la Seconde Guerre. Arrêté une première fois au début du conflit, il est à nouveau emprisonné à la Libération, dans la vague d’épuration des collaborateurs du régime de Vichy, qui répandait le soupçon à tort et à raison. Giono a été pris dans l’amalgame, malgré ses actes en défense des persécutés pendant la guerre, et interdit de publication pendant plusieurs années. 

L’allégorie du choléra permet de représenter, entre autres significations, cette épidémie de haine : la folie nazie suivie de la folie de l’épuration. Le grand flux qui emporte les cholériques est aussi une façon pour Giono de purger sa rancune à l’égard des Manosquais et les mauvais souvenirs des décennies de guerre. La bravoure et la tendresse romantiques du hussard sont une lueur d’espoir pour traverser les temps troublés.